Aïda dans le Miroir

Ahmad Shamlu

Traduit du persan par Parviz Abolgassemi



 


La nécessité de la poésie

 

 

Un des grands poètes contemporains de l’Iran, Ahmad Shâmlu (né le 10.12.1925 mort le 24.7.2000) parle ainsi de lui-même :

 

« Mes œuvres portent en elles ma biographie. Je suis convaincu que la poésie n’est pas le produit de la vie, mais plutôt qu’elle est la Vie même. Le lecteur d’un poème sincère n‘y trouve que des séquences de la vie et des idées du poète.

 

Cela mis à part, je n’ai rien à ajouter. Tout le reste n’est que bagatelles en marge. La justice fut ma préoccupation permanente. C’est peut-être pour cette raison que l’injustice me suit perpétuellement, pour se venger. Cette bête terrorisante qui m’a encerclé et a laissé au fond de moi une empreinte indéniable. De plus, les atteintes de la pauvreté - cette grande injustice sociale et sans pitié qui rend l’homme impuissant - font que l’on accepte toutes sortes de tortures au nom enchanteur du «devoir». Oui, le Verbe était Dieu...

 

Depuis ces derniers temps, je suis convaincu qu’il existe une sorte de «fatalité» et cela, non au sens religieux du mot ; la fatalité à laquelle je pense ressemble à une tragédie au sens grec du terme».

 



 

Le commencement

 

 

 

Intempestivement

En exil

Au temps qui n’était pas encore venu...

Ainsi je suis né, dans un bosquet de bêtes et de pierres.

Et mon cœur

Commença à battre

Dans le vide.

 

âââ

 

J’ai quitté le berceau de la répétition

Dans une contrée sans oiseaux ni printemps.

 

âââ

 

Mon premier voyage fut «un retour» aux horizons

De sable et de lande, pour abîmer l’espoir.

D’avoir suivi une route

Lointaine avec mes premiers pas inexpérimentés

Mon premier voyage

Fut «un retour».

 

âââ

 

Le lointain

Ne m’enseignait aucun espoir.

J’étais debout face à l’horizon brûlant,

Tremblant sur mes jeunes jambes.

J’ai compris

Qu’il n’y avait pas de promesse

Puisqu’un mirage s’étendait au beau milieu.

 

âââ

 

Le lointain n’enseignait aucun espoir

J’ai compris qu’il n’y avait aucune promesse.
Cette étendue était une prison si grande

Que l’âme, honteuse d’impuissance

Se cachait dans les pleurs.

 

 

 

 

 


 

Nocturne

 

Parmi les soleils éternels

Ta beauté est un havre.

Un tel soleil vaut pour moi

L’aurore de toutes les étoiles.

Ton regard

Est la défaite de la tyrannie.

Ce regard habille la nudité de mon âme

D’un soleil

Et maintenant la nuit fermée du «jamais»

N’est plus.

L’énigme n’était qu’un satyre.

Et tes yeux m’ont dit

Que demain

Serait un autre jour.

 

Tes yeux étaient alors le froment du soleil.

Depuis, ton amour

Est un instrument de combat

Et je puis me dresser

Contre le destin.

 

âââ

 

J’avais imaginé le soleil au-dessus de l’horizon lointain.

J’avais pensé que rien ne pouvait être tenté.

Sinon partir vite.

Aïda

Tu annules le départ éternel.

 

âââ

 

Parmi les soleils immortels

Ta beauté

Est un havre.

 

Ton regard

Est la défaite de la tyrannie

Et tes yeux m’ont dit

Que demain serait un autre jour.

 

 

 

 

 

 

 


 

Toi et moi, l’arbre et la pluie…

 

 

Je suis le printemps, toi, la terre

Je suis la terre, toi, l’arbre

Je suis l’arbre, toi, le printemps.

 

La caresse de tes doigts de pluie

Me fait jardin parmi les forêts

Elle me rend unique.

 

Tu es grande

Comme la nuit.

Noyée dans le clair de lune ou pas

Tu es grande

Comme la nuit.

 

Tu es le clair de lune

La lune même.

Si la lune disparaissait

Et si

La nuit seule devait parcourir

Sa longue route jusqu’à la porte du jour,

Tu es comme la nuit

Grande et profonde, comme la nuit.

 

Même à la naissance du jour,

Tu es pure

Comme la rosée

Comme le matin.

 

Tu ressembles au velours

Des nuages

A l’odeur de l’herbe

Tu es mousseline transparente

Mousseline de brume

Posée sur le parfum des herbes,

Comme une incertitude ébahie :

Aller ou rester…

Vivre ou mourir ?

 

Tu ressembles aux neiges

Même lorsque les neiges ont fondu

Et que la montagne est nue.

Tu ressembles à cette cime haute et fière

Toi qui souris aux nuages de l’ombre

Et aux vents du mal...

 

Je suis le printemps, toi, la terre

Je suis la terre, toi, l’arbre.

Je suis l’arbre, toi, le printemps.

La caresse de tes doigts de pluie

Me fait jardin parmi les forêts

Elle me rend unique.

 


 

Toi et moi...

 

 

 

Toi et moi, une même bouche

Qui, de toute sa voix

Chante le plus beau des chants.

 

Toi et moi, un même regard

Qui voit le monde

Toujours nouveau.

 

Une même haine

De tout ce qui voudrait nous empêcher

De tout ce qui voudrait nous emmurer

De tout ce qui voudrait nous obliger à nous retourner.

 

Une même main

Qui tire un trait insolent

Sur l’inutile.

 

Toi et moi, un même enthousiasme

Plus haut que n’importe quelle flamme

La défaite ne peut jamais nous vaincre.

Par l’amour, nous sommes invulnérables.

 

Et l’hirondelle qui niche,

Protégée par notre toit

Avec ses rapides va-et-vient

Emplit la maison d’un dieu perdu.

 


De la mort...

  

Je n’ai jamais eu peur de la mort,

Malgré ses mains, plus écrasantes que la bassesse

Mais mon appréhension - quand même -

Est de mourir dans un pays

Où le salaire des fossoyeurs

Compte plus que la liberté de l’homme.

 

Chercher

Trouver

Puis

Choisir librement

Et, de l’être profond

Construire un rempart…

 

Si la mort vaut plus que tout cela

J’avoue

Je n’ai jamais eu peur de la mort.

 

 

 

 

 


 

Les dormeurs

 

De ceux qui, face à face, les yeux

Grands ouverts

Scrutèrent la mort

De ces frères fiers

Dans la ville d’ombre,

Aucun ne s’est réveillé.

 

De celles qui crièrent la colère de la révolte,

Dans leurs poings vides,

De ces sœurs au cœur affligé

Dans la ville d’ombre,

Aucune ne s’est réveillée.

 

De ceux qui n’ont point connu le parfum du pain frais

Ni le chahut de la récréation

(Leur temps fut si court du berceau à la tombe)

De ces enfants effrayés et sans espoir

Dans la ville d’ombre,

Aucun ne s'est réveillé.

 

Frères, vous pouvez vous voiler la face.

Tant que l’œil d’une étoile en témoignera

Parmi ces corps exténués, ni morts, ni vivants,

Proche du vide éternel,

Sur le chemin des rêves de Satan.

 

Pourrait-elle, cette étoile

Leur trouver une ressemblance avec Yahvé ?

Ceux-ci ont fait de la mort un chant

Ceux-ci ont fait de la mort une chose

D’une telle grandeur

Et l’ont auréolée d’une telle réputation

Que le printemps, charriant ses débris

S’est glissé      

Dans les veines de Satan.

 

Frère !

Ces épis verts

Au seuil de leur moisson

Ont chanté un tel chant

Que le moissonneur

Percevant sa bassesse

S’en est mordu les lèvres.

 

Baissez vos flambeaux

Sur toute l’étendue du ghetto silencieux,

Hormis le visage des bourreaux

Plus rien ne ressemble à Dieu.

Ces visages ressemblent plus à la mort

Que la mort elle-même.

Ces visages ressemblent à une mort sans décès

Ils ont donné un mouvement éternel

A cette étendue triste

Que Dieu avait oubliée.

 

 

En mémoire du vingtième anniversaire

de la révolte du ghetto de Varsovie.


 

Répétition

 

La forêt des miroirs se brisa

Et des prophètes fatigués descendirent

Sur cette étendue désespérée

Dont le livre sacré ne déroulait plus

Que la litanie

De ceux dont le destin répétait le martyr.

 

âââ

 

De leurs mains brûlées, ils effacèrent la poussière

Du visage du soleil.

Dans le miroir de la mémoire

Ils découvrirent la fatigue de leurs bourreaux.

Ils comprirent que chaque bourreau est enchaîné

Ils comprirent que la révolte de leur sang

Avait poussé

Comme un cyprès

A l’horizon de leur liberté.

 

Regardez comment

Sans refuge, ni chant

Les bourreaux sont désormais

Enchaînés !

En surveillant la prison,

Ils s’y sont enfermés.

 

Regardez,

Regardez !

La forêt des miroirs se brisa

Et des prophètes fatigués descendirent

Sur cette étendue si sombre

Et le cri de leur douleur,

Lorsque la torture déchirait la peau de leur corps

Disait ceci :

 

«Notre livre sacré est-il l 'amour de la beauté 

Pour que les rossignols des baisers

Chantent sur l’arbre de Judas ?

Nous avons voulu

Que les malchanceux soient heureux

Que les esclaves soient libérés

Que les désespérés trouvent l’espoir

Que l'essence divine de l’homme retrouve

Son règne éternel

Sur la terre.

Notre livre sacré est l’amour et la beauté.

Que la haine ne germe plus dans l’utérus

De la terre. »

 

La forêt des miroirs s’est brisée

Et les prophètes fatigués se joignent

Aux martyrs

Et les poètes se joignent

Aux martyrs.

 

Comme le vol des pigeons

Que l’esclave, de ses mains,

Etrangle pour le festin de ses maîtres

C’est ainsi que le chant et la beauté

Ont quitté la terre

Qui n’appartient plus aux hommes.

 

Il ne reste qu’une tombe, une oraison

Et l’homme

A jamais enchaîné

Restera

Dans une prison

D’esclavage.


 

Le chant de celui qui entrera dans la maison

en passant par la rue

 

 

Je n'imagine pas.

Je vois, en face à face

Les fécondes années

Que je recommencerai.

 

Ma mémoire, enceinte d’un grand amour

Réclame - dans les bâillements

D’une longue attente -

Ce désir d’être mère

D’un foyer calme

Et d’un désir sincère.

 

Elle veut être la première lectrice

De chaque chant nouveau

Comme un homme attend la naissance

De son premier enfant.

Car chaque chant

Est un enfant qui prend corps

Par la caresse de tes mains chaudes...

 

Un bureau et une lampe

Les feuilles blanches

Les crayons taillés et prêts,

Un baiser

Comme récompense pour chaque nouvelle composition.

 

Et toi, attirance douce de la soif

Qui fait d’un désert un océan,

Une vérité plus trompeuse que le mensonge.

 

Ta beauté - plus vierge que la tromperie -

Féconde ma pensée de toute la création !

 

A côté de toi,

Je suis toujours vêtu de mes habits

De Now Ruz

Nouvellement taillés

Et ces années perdues… elles sont laides

Car je n’y trouve pas

Les lignes de ton corps.

 

âââ

 

Une maison calme

Une désireuse attente de toi

Pour que tu sois la première lectrice

De chaque nouveau chant.

 

Une maison dans laquelle

Le bonheur est

La récompense de la confiance

Et les sources et la brise

Y poussent.

Son toit est

De baisers et d’ombre

Sa fenêtre ne donne pas sur une rue

Les défauts et les mesquineries ne peuvent y entrer.

 

Laisse !

Pour ces diablesses dévoreuses de livres

Les symboles de notre vie ne sont

Qu’ordure à jeter à la rue.

Protégeons-les de ces femelles

Qui s’imaginent être des mâles.

 

Pour nous, un petit recoin suffira.

Ni toi, ni moi, mais nous. 

Mon histoire avec elles

            N’est qu’une pauvre page

Infiniment répétée.

Mais que faire d’autre ?

            Elles ne peuvent s’en passer.

 

âââ

 

Toi et ton désir sincère

Moi et notre maison

Un bureau et une lampe

Dans les moments les plus mortels de l’attente

Nous vivons notre vie dans nos rêves

Dans les rêves

Et dans mes espoirs.

 

 

Now Ruz : lors de la fête nationale iranienne, à la nouvelle année, les enfants reçoivent des vêtements neufs.


 

Quatre chants pour Aïda

 

 

I

Chant de l'homme éperdu

 

Il me faut, au tournant de ce chemin,

Dans cette attente éprouvante

Bâtir un refuge de bois et de pierre.

 

Car enfin, l’espoir

Revient de ce voyage

Qui dura trop longtemps.

 

Mais à un moment, hélas,

Où je n’ai ni toit sur la tête

Ni tapis sous les pieds.

 

Sous le sol irradiant

Je n’ai pas de jarre

Pour lui porter de l’eau.

Pour qu’elle se repose de sa fatigue

Je n’ai pas de lit.

 


 

II

Chant de la Connaissance

 

 

Qui es-tu, toi à qui je dis mon nom

Avec confiance ?

Je mets les clés de ma maison

Dans ta main,

Je partage le pain

De mes bonheurs avec toi

Je m’assieds à tes côtés

Et sur tes genoux

Je m’endors ainsi,

Calmement.

 

Qui es-tu ?

Je veux m’arrêter avec toi

Avec entêtement

Au pays de mes rêves.


 

III

 

 

Quel Malin t’incite ainsi à dire «non » ?

Et s’il est lui-même un ange,

Du piège de quel diable te prévient-il ?

 

Est-ce hésitation

Ou encore

Le bruit des derniers pas          

Qui descendent

De l’exil

Vers l’origine de la connaissance ?
IV

 Chant de remerciement et d’adoration

 

 

Tes baisers

Sont les moineaux bavards du jardin

Et tes seins

Les ruches des montagnes

Et ton corps

Secret éternel

A moi confié

Dans une immense solitude.

 

Ton corps est mélodie

Et mon corps est mot.

Il se lie à elle

Pour que naisse un chant :

Un chant qui se bat

Et qui perpétue

La continuité.

 

Dans ton regard, tout l’Amour est

Un messager qui annonce la Vie.

Dans ton silence, toutes les voix

Et un cri - l’expérience du verbe Etre.

 


Cinq autres chants

 

I

 

Le cinquième chant est le chant

Des connaissances plus profondes.

Il est le chant de mes maux

Et de sa propre composition.

 

Il est le chant d’un autre remerciement

Le chant d’une autre adoration.

L’adoration d’une main

Dont l'archet est une caresse,

Qui fait chanter aux cordes de mon être

Des chants toujours nouveaux

Et cette parole est si ancienne.

Une main chaude comme un enfant

Qui traduit la danse des grandeurs

Sur le bout de ses doigts.

Ces mains-là, avant de prendre,

Donnent.

Ces lèvres-là, sont à écouter

Avant la parole.

Ces yeux-là

avant d’être regard

sont à regarder.

Et tout cela est la récompense

De ce grand chant

Qui maintient une ruine

Dans sa lutte contre la destruction.

 

Une lèvre

Une main

Un œil

Et un cœur

Qui enseignent la beauté

Comme une religion

Dans ce cimetière des dieux.

 

L’espoir

La beauté et la croyance

D’une femme

Qui, dans cet injuste lieu du martyr

Donne ses parures et sa nourriture

Comme une oblation

Au condamné que je suis.
II

 

Je ne me suis pas fatigué les jambes à sa recherche.

Lorsque ma corde de pendu s’effilocha

Elle descendit telle une grâce

Dans un moment où la terre avait perdu l’espoir

De me sauver

Et je n’avais pour toute vengeance

Qu’à rester innocent dans ma pensée vengeresse.

 

Je ne me suis pas fatigué les jambes à sa recherche.

Elle n’était ni le premier amour

Ni le dernier espoir

Ainsi notre message ne fut ni un sourire ni une larme.

Dès que nous nous sommes parlés

Nous avons découvert ce qui pouvait être dit

De telle façon qu’il ne restait rien à dire.

 


 

III

 

 

Je fais mes adieux à la terre, à la ville

Car elle n’était d’aucune ville,

D’aucune terre,

D’aucune contrée…

Je fais mes adieux au ciel, au clair de lune

Car elle n’était ni parfum d’étoile

Ni chant du ciel…

Elle ne faisait partie ni des hommes, ni des anges

Car ceux-ci sont les bûches de l’enfer

Et ceux-là, dans un mouvement machinal

Avec un murmure somnolent

Egrènent leur rosaire pour Dieu.

 

Heureux et gai, je crie :

 

« Ô  mes poèmes, nés ou à naître,

Même si elle reste votre seule lectrice

Ne craignez pas pour votre règne    

Car elle me suffit, je n’ai plus besoin

des marchands, du monde

Ni des critiques !

C’est ainsi

Et j’ai compris tout cela du premier regard».


 

IV

 

Désormais, elle et moi

Sommes les deux parties

D’une même réalité.

Belle le jour

Elle est belle dans la nuit.

Je l’aime plus encore le jour

Je l’aime plus encore dans la nuit.

 

Dans ma solitude, je lui chante des poèmes

Que, par prudence,

Je ne confie pas au papier.

 

Car, écrits, emportés par le vent,

Leur colère lacèrerait

La peau du lecteur.

 

Pas de rimes maudites dans ces poèmes.

Quelques-unes cependant aux hémistiches,

Pour imiter un gouverneur simplet

Qui ferait sonner aux carrefours

Des carillons

Afin d’interrompre le sommeil

Et de déchirer comme une étoffe

Les vieilles idées

Du passant, quelconque.

Ni le carillon pendu au cou de cet âne

Pour comprendre la différence entre prose et poésie.

J’ai donc appelé ce poème Qazal.

Qazal de salut et d’adieu

 

 

Tu entres dans la maison avec un salut

Et tu la quittes avec un adieu.

Toi la constructrice, ma vie,

N’es qu’un instant entre ce salut et cet adieu.

 

Chaque moment attend

Le moment qui arrive

C’est le va et vient du balancier

Qui entraîne le mouvement de la pendule.

 

C’est un pas posé après le pas

Qui réveille la route,

C’est une continuité composant mon temps

Ce sont les moments qui remplissent ma vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qazal :  poème lyrique d’amour, ceux

de Hâfez constituent les plus appréciés des Iraniens.

Qaside : une sorte d’Ode, souvent élégiaque.


 

VI

 

Nous ne savons pas mesurer à leur aune

La vérité et la beauté : de là naît la colère du lecteur.

Un homme obtus ne peut rien tirer de sa lecture.

Ainsi, j’ai un jour posé un Qaside sur une feuille

Que par hasard le vent emporta

Dans la rue.

 

C’était un vendredi.

Un homme vêtu de noir revenait du cimetière,

Les yeux rouges et gonflés d’avoir beaucoup pleuré

Sur la tombe de son père.

Et voici ce Qaside que le vent délateur

Plaça sous ses yeux :


 

VII

 

Ton père gémissait

Comme un chat en rut

Ta mère désirait la joie douloureuse

D’avoir, sur son chemin,

A changer tes langes

De pauvre pitre,

Et peut-être voulait-elle coudre

Un pompon sur ton chapeau.

 

Enfin

Le mouvement de ton berceau

Commença

Par le mouvement du corps gémissant de ton père.

 

âââ

 

Le vieux cimetière

Avait faim,

Et les jeunes arbres

Cherchaient de l’engrais :

Toute l’histoire est là.

Le balancement des hommes

Et des berceaux

N’est que prétexte.

 

âââ

 

 

Maintenant le crâne nu de ton père

Sourit philosophiquement

A tout ce qu’il a enduré, tous ces efforts inutiles.

Il sourit à cette stupidité

Que tu acceptes

Par peur de la mort :

La vie.

 

La terre s’amuse de toi,

De moi,

De nos aïeux.

 

 

En attendant l’apparition pompeuse de Séraphin

Il ne nous reste qu’à sourire.

Et même alors, je ne quitterai pas ma place,

Je ne bougerai pas, même à la façon des cardeurs

Qui ondulent sur eux-mêmes.

Car parmi tous les instruments,

La trompette m’est le plus désagréable.


 

VIII

 

Je suis condamné à une double torture :

Vivre comme je vis

Et pire encore,

Vivre parmi vous,

Vous que j’ai pourtant longtemps aimés.

 

J’ai compris l’eau et le feu,

La tempête et l’oiseau

J'ai compris

la joie et la douleur

Mais je n’ai pas compris la fleur du soleil.

Comment peut-elle dissiper

Les ténèbres de la nuit ?

 

Je les ai vus - innombrables -

Affirmant toute bassesse absente de leur cœur

Au point de le hisser en guise d’étendard pour l’humanité.

Derrière cette oriflamme,

Ils crachent sur ce qui restait de l’homme.

 

Je les ai vus - innombrables -

Et la raison de leur rage

Etait si stupide

Qu’elle faisait mourir de rire

Les morts sur les champs de bataille.

Leur haine était si éloignée de toute loyauté

Que le diable lui-même les maudissait...

 

Ô Claudius !

Je suis le frère d’Ophélie, si maladroit,

Et le courant qui l’emportait vers l’Eternel,

M’a jeté sur votre contrée.


 

IX

 

J’ai vécu mieux que le vent

Sur une terre où croissent les herbes.

Si je boite,

C’est que mes jambes agiles et arpenteuses,

Ont couru sur vos rudes chemins.

 


 

X

 

Allons-nous-en, mon unique !

Prends ma main.

Je ne parlais pas de leur douleur,

Ils étaient la douleur même.

 

Et pour être, ils avaient besoin de blessures

Et de purulence.

Et si tu te dresses

Contre la pourriture

Et les ténèbres,

Ils se retournent contre toi

Et t’apportent la guerre.

 

Allons-nous-en, amie, mon unique !

Allons, mais quel dommage de connaître

Le désespoir effarant

D’avoir cette certitude

Que, plus nous nous éloignons d’eux

Plus nous les voyons dans leur vérité !

 

Avec quel amour enthousiaste

J’ai planté une fontaine de couleurs

Dans des ruines.

Maudit soit le rejet de cette greffe !

Les branches de chaque arbre

Pointent comme des doigts

Qui, du fond de l’enfer

Remontent une mémoire infernale.

 

Quel dommage, ô toi,

Intime de mon sang

Compagnon d’évasion,

Que ceux qui savent avec innocence

- Je me suis consumé dans cet enfer injuste -

Soient moins nombreux que tes péchés.


 

XI

 

Je vais maintenant

Vers un autre pays

Céleste.

 

L’ultime ciel

Dans lequel tu es

La seule étoile.

 

Dans un ciel clair,

Couvercle en cristal d’un jardin

Dont tu es l’unique fleur

Et l’unique abeille.

 

Un jardin

Dont tu es le seul arbre

Et sur cet arbre

Pousse une fleur unique

Toi !

Toi mon ciel, mon arbre, mon jardin

Toi ma fleur, mon abeille et ma ruche !

 

Avec tes murmures

Je m’approche à petit pas d’une couche

Où tu es le seul rêve.


 

XII

 

C’est le parfum gris de l’air

Qui annonce l’arrivée de l’aube.

La terre est enceinte d’un autre jour.

 

C’est le murmure de l’aurore

C’est le soleil qui se lève.

Les étoiles se fondent une par une

Et la nuit

Tranche par tranche, se décompose

En morceaux d’ombre

Et cherche

Derrière chaque chose, un refuge.

Et la brise matinale

Est comme une caresse.

 

âââ

 

Notre amour est un village

Qui ne s’endort jamais

Ni le jour, ni la nuit.

 

Et le mouvement

Et les palpitations de la vie

Ne s’arrêtent pas même un instant.

 

Il est temps que je boive tes dents

Dans un long baiser

Comme du lait chaud.

 

âââ

 

Pouvoir prendre ta main,

Gravir une montagne ?

Je le ferai.

 

Un désert,

Une mer à traverser ? Je le ferai.

Ce jour qui commence si beau

Ne doit pas s’écouler dans le regret.

 

Parce que dans la nuit étoilée,

J’ai confié le dernier mot sombre du passé

A l’oubli du vent nocturne.

 

Tu es le vent, le bourgeon et le fruit,

Toi, mes quatre saisons !

Passe en moi,

Pour que je commence l’éternité.

 


 

Aïda dans le miroir

 

 

Tes lèvres comme la grâce du poème

Donnent aux baisers sensuels leur timidité.

Et la bête sauvage, à leur approche,

Peut devenir homme.

 

Et tes joues arrondies

Gouvernent la fierté et mon destin

Moi qui ai supporté la nuit,

Sans être armé

Par l’espoir de l’aube.

 

Avec une virginité fière,

Fuyant les bordels des marchands,

Je me suis tourné vers l’amour...

 

âââ

 

Personne n’a jamais lutté si violemment

Pour sa propre survie

Que moi.

 

Pour vivre, personne n’a couru si tragiquement

A sa propre perte

Que moi.

 

âââ

 

Et tes yeux sont le secret du feu.

Et ton amour

Est la victoire de l’homme

Lorsqu’il se hâte dans une guerre

Contre le destin.

 

Et tes bras sont

Un coin pour vivre

Un coin pour mourir,

Et une fuite de la ville,

Honteuse insulte à la pureté du ciel

Avec ses milliers de doigts.

 

La montagne naît aux premières pierres

Et l’homme aux premières douleurs

En moi il y avait un prisonnier rebelle

Qui ne pouvait s'accommoder de ses chaînes.

Je suis né par ton premier regard.

 

Les tempêtes jouent de la flûte,

Immenses,

Dans ta danse grandiose.

 

Et la mélodie de tes veines

Fait lever l’éternel soleil.

 

Laisse-moi me réveiller de telle manière

Que les rues de la ville

Connaissent ma présence.

 

âââ

 

Tes mains sont la paix

Elles sont des amies qui aident

Pour que l’inimitié

Soit effacée de la mémoire.

 

Ton front est un grand miroir

Haut et éclatant

Où les Pléiades se mirent

Pour y découvrir leur beauté.

 

Dans ta poitrine deux oiseaux

Impatients

Chantent.

 

De quel côté l’été arrive-t-il

Pour que la soif rende l’eau plus agréable ?

 

Avant que tu ne te montres dans le miroir

J’ai regardé une longue vie

J’ai pleuré des mers et des marécages.

 

Fée revêtue de corps humain

Rien ne peut te brûler

Sinon le feu du mensonge.

 

Ta présence est un paradis

Qui écrit la fuite de l’enfer

Une mer qui m’engloutit

Pour me laver

De tous les péchés,

De tous les mensonges.

 

âââ

 

Et l’aube, par tes mains, se réveille.


 

Conjonction

 

 

Je t’aime

Par-delà les frontières de ton corps.

 

Donne-moi les miroirs et les papillons

Eblouis d’amour,

La lumière et le vin,

Le ciel haut et l’arc ouvert d’un pont,

Les oiseaux et l’arc-en-ciel,

Donne-les moi !

 

Et répète le dernier chemin

Du dernier parde de la musique que tu joues.

 

Je t’aime

Par-delà les frontières de ton corps.

 

Dans l’extrême lointain

Où la prophétie des corps s’achève

Et la flamme, la palpitation, les battements, les désirs

S’épuisent.

 

Et les sens quittent le corps des mots

Comme une âme

Qui abandonne le squelette

Sous l’attaque sans fin

Des vautours.

 

Je t’aime

Au-delà de l’amour

Au-delà du parde et des couleurs...

Au-delà de nos corps

Fasse que l’on se rejoigne à jamais !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parde est un terme musical du système traditionnelle iranienne, qui rappelle le battement des cils.


 

Le chemin de l’autre côté du pont

 

Je n’ai plus de raison de voyager

Je n’ai plus envie de voyage.

 

Le train qui, dans la nuit,

Siffle

Et traverse mon village

Ne réduit pas mon ciel.

Et le chemin qui traverse le pont

N’emporte pas mes espoirs

Vers d’autres horizons.

 

âââ

 

Les hommes, la puanteur de leur monde,

Tous mis bout à bout

Sont un enfer

Réuni dans un livre

Que j’ai appris

Par cœur         

Mot à mot

Et qui m’a fait découvrir

Le grand secret           

De la solitude,

Le secret du puits profond

Où cesse la soif.

 

 

 

Laisse,

Que les lieux

Et l’histoire s’endorment !

 

De l'autre côté du pont, le village

S’est ouvert pour bâiller

De l’éternel sommeil,

Faisant rouler dans le creux de son dos

L’instabilité des roches.

 

Depuis notre demeure solitaire

Jusqu’au lointain tournant du chemin.

Je n’ai plus de raison de voyager.

 

âââ

 

L’incroyable vérité

A retrouvé des yeux

Qui ont longtemps connu l’insomnie.

La beauté rêve de vivre

Dans un sommeil plus solide que la mort,

Pendant que le désespoir de l’attente

Chante l’hymne plus amer de la pauvreté.

 

Et l’homme est arrivé

Au temple de ses adorations.

Un homme dans la contrée étonnée de mon regard

Dans la contrée étonnée de mes mains adoratrices.

 

Un homme avec toutes ses dimensions

Libéré de la proximité

Et de l’éloignement

Un homme qui ne se soumet pas…

Au loin, un regard.

 

Un homme étranger à la nature commune,

Et l’éclat de son regard

Rend le spectateur hésitant.

 

Ni l’éloignement

Ni la proximité

Ne peuvent changer sa majesté.

Et la loi éternelle s’effondre

Sous les regards submergés par son aura.

 

âââ

 

L’homme est revenu

Au temple de ses adorations.

L’homme est revenu

Au temple de son adoration

Le prêtre

N’a plus raison de voyager.

Le prêtre

N’a plus envie de voyager.

 

 

Téhéran 1964


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage est publié à 1OO exemplaires par

Rencontres et Animations Culturelles

Edition de Poésies

Chemin du Poète - 1371O Fuveau - France

Dépôt légal : Deuxième Trimestre 2001

ISBN : 2-9O52O5-37-8

ISSN : 1272-3797